C'était un quartier de briques rouges délabrées, de maisons abandonnées, vitres brisées, toits éventrés et poutres pourrissantes, dans lesquelles les pillards ne s'étaient rendus qu'en silence,
prudemment, oubliés les rires égrillards, laissés au vestiaire... Les portes claquaient au vent.
Pourtant, une population nombreuse y vivait, pauvres hères arrivés de nulle part, parfois, mais souvent aussi des gens qui y étaient nés, y avaient grandi et n'avaient jamais trouvé le courage d'en
partir.
Ceux-là, plus que les autres, redoutaient de se rendre sur la place qui occupait le centre du tout. Cette place, d'où partaient tous les axes qui structuraient le quartier, était immense, à
l'échelle des petites maisons, et des hommes qui l'entouraient.
Elle était battue par les vents, fouettée au point qu'on l'entende parfois gémir, disaient les anciens.
Toute la façade nord de ce grand vide était occupée par les restes, eux aussi immenses, d'une église, ou plutôt de ce qui devait avoir été au moins une cathédrale, peut-être, on aurait pu croire,
tant elle était massive. De briques rouges et de pierre, elle s'élevait haut au dessus des battants presqu'arrachés de ses portes gigantesques, antres noirs dans lesquels même les enfants n'osaient
s'aventurer, presque jeter un regard.
Il ne fallait jamais longtemps pour que les habitants vous avertissent de ne pas en approcher, d'éviter même la place, autant que faire se pouvait. Mais même s'ils ne l'avaient fait...
Une étrange malveillance semblait suinter des murs mêmes.
La bâtisse était en ruines : le clocher qui surplombait la façade gauche était étêté assez haut que pour imaginer à quel point il avait du grimper entre les nuages, dans un passé plus ou moins
oublié. L'autre tour, son pendant de l'aile droite, elle était rasée à hauteur du toit du reste de la construction. Bizarrement, aucun débris épars, pas de couche de poussière, tout de majesté.
Et puis, au centre du tout, qui avait du asseoir sa grandeur entre les tours, les restes d'une croix faisaient froid dans le dos.
La poutre verticale devait bien faire dans les vingt mètres de haut, en un bois noir comme l'ébène, mais sans la noblesse de ce dernier. Elle était traversée, au tiers inférieur, par un second
madrier, horizontal et moitié moins long.
C'est en posant les yeux sur ce symbole effrayant que l'arrivant prenait la mesure du froid qui l'habitait, et qu'il pouvait ressentir la force accomplie du vent qui l'écharpait.
La cathédrale à Saint Judas Iscariote n'avait jamais été consacrée, le Pape de l'époque ayant pris comme un affront personnel le choix du patron de ce lieu qui eut du devenir saint. Les promoteurs
du projet s'étaient vus excommunier. Grands argentiers de la région, leurs bien s'étaient vus confisqués, et la misère s'était abattue sur les pauvres habitants qui n'avaient pas les moyens de
partir s'installer ailleurs.
Petit à petit, la rumeur s'était mise à courir, selon laquelle cette région était maudite, et tous s'étaient mis à l'éviter. Peu s'y aventuraient désormais.
En ces temps de légendes, de contes, et de superstition, la cathédrale à l'abandon était devenue l'objet d'une crainte révérencieuse, au début, puis, alors qu'un tremblement de terre la faisait
s'effondrer en partie, d'une sainte terreur.
Par toute la ville, des allées parallèles, des couloirs couverts et cachés, des passages dérobés, des colonnades à l'étage incitaient les habitants à se montrer discrets, à éviter les rues et les
zones dégagées, le parvis du lieu maudit en premier. On sortait le moins possible, on courait lorsqu'il le fallait absolument, on traversait les rues courbés, pliés en deux.
Les mères passaient leurs vies à surveiller leurs enfants ou à s'inquiéter lorsqu'ils parvenaient à s'enfuir pour jouer. C'était un monde de craintes et de noirceur. Ceux qui le pouvaient tentaient
toujours de le quitter, par tous les moyens... Peu y parvenaient. Et ces derniers ne donnaient le plus souvent plus jamais de nouvelles.
C'était le pays du désespoir et des âmes perdues, petit frère.